Un album qui vient confirmer les progrès d’une chanteuse à la courbe ascendante. Le quatrième album d’Ange Bagnia qui est donné pour paraître au cours de ce mois d’octobre au Cameroun, après de longs mois de studio, de mixage et de mastering à Paris, marquera à coup sûr, par le fait même de sa sortie, une sorte de petite révolution dans l’approche de commercialisation des musiques populaires au Cameroun. Non pas tant par la qualité de l’album en lui-même – bien que cette qualité soit franchement très bonne – mais, tout d’abord, par la stratégie marketing que l’artiste aura choisi de mettre en œuvre pour l’accompagner.

Alors que le procédé n’est en effet pas courant dans son pays, l’artiste annonce en effet qu’elle mettra son disque sur le marché en deux phases : la première, par un single comportant deux de ses titres (“Touche pas à ma chose” et “Dipita”) ; et la seconde, par l’album en tant que tel, immense galette partant pour comporter un ensemble de seize titres. L’explication : “La complexification croissance du marché du disque au Cameroun et la difficulté qu’on a à vendre, notamment à cause de la piraterie nous oblige à rechercher des solutions nouvelles, innovantes pour voir tout de même comment toucher le maximum de notre public avec nos œuvres. Le single représente donc l’avantage immense de pouvoir aller à la rencontre des acheteurs, même les moins fortunés – parce qu’il coûte bien moins cher que l’album en lui-même – et de leur faire profiter d’un produit que nous ne destinons quand même pas à une diffusion confidentielle”. Le single donc, pour coûter 2 000 francs, “prix destiné à mieux combattre la piraterie et à mieux pénétrer le grand public” ; et le restant, pour aller chercher dans les 6 000 Cfa. Il ne sera pas possible de trouver, à côté de cela, des casettes parce que, précise-t-elle, “il faut prendre acte de l’évolution de la technologie et des habitudes de consommation de la musique chez nous : franchement, le Cd est devenu dominant partout ; alors, il faut composer avec”.

Dans une troisième phase, Ange promet la mise sur le marché d’un album Dvd regroupant toutes les vidéos et making-up de ses chansons passées et présentes dans le but, là aussi, de clairement suivre les tendances de ce marché “où le Dvd occupe une place croissante dans les ménages, lesquels ne veulent plus avoir à choisir entre l’image et le son”, mais aussi, dans le but explicite de s’insérer dans le marché des diasporas camerounaises en Europe, réputés friands de bruits venant de chez eux. Du moment où les choses sont faites dans les normes de qualité en vigueur ailleurs, “il n’est dès lors pas impossible, dit-elle, de vendre au minimum 10,000 albums et au maximum 30,000 copies. C’est clair que le marché est désespérant, mais si nous ne nous bougeons pas pour lui faire cracher ce qu’il a encore, rien n’avancera plus”.

En voilà donc une, rare, qui tente de se donner une démarche derrière un investissement artistique empreint de volubilité. La fille a un talent qui monte, une voix qui ne se fait plus de complexe, une personnalité qui s’anime à la découverte de cet univers pluriel et fascinant où l’art n’est plus qu’une excroissance innocente de l’esprit créatif de toute personne humaine, mais aussi un simple produit de consommation courante qui doit se donner la peine de joindre une offre à une demande précise aux travers de quelques billets de banque. Ange Bagnia vient en effet de consacrer quelques dizaines de milliers d’euros (avec les billets d’avions de ses nombreux voyages sur Paris, le séjour et la grande vie qu’elle y mène) pour faire un album qui ait de la tenue, de la bouteille, en dépit d’une orientation manifeste vers une certaine dose de grivoiserie (notamment dans le titre “touche pas à ma chose” qu’elle justifie, de manière fort misérable, par la nécessité de servir au public “ce qu’il attend”).

Surface musicale qui se veut cependant fidèle à ce makossa dont elle veut, plus qu’une autre, garder les racines et révéler le suc. Elle chante avec la grâce d’une déesse depuis longtemps réincarnée, au carrefour de ces influences dont elle admet tout de même se gaver, mais sans excès. “La musique camerounaise, raconte-t-elle à cet effet, a au fond, tout ce que nous recherchons ailleurs. Il n’y a pas de raisons que nous nous montrions séduits par les autres, notamment par les Ivoiriens, sous prétexte que ce qu’ils font est bien. Leur performance doit par contre un appel à tous ceux qui font la musique de chez nous, afin qu’ils n’oublient pas leurs racines et qu’ils puisent davantage dans leur patrimoine culturel”.

Ceux qui la suivent depuis ses débuts savent le parcours qu’elle s’est donnée à la mesure de ce discours solidement balisé. Il y a deux ans, elle était nominée aux Koras, ce qui n’est pas rien. Son précédent album avait été un écrin, ce qui lui a valu un succès aussi bien d’estime que commercial. Loin donc, aujourd’hui, les souvenirs douloureux de ces débuts où elle jouait les minettes à jupe courte dans des spectacles paumés au Centre culturel camerounais, en se faisant du reste railler par tous ceux qui ne savent rien à la musique. Aujourd’hui, elle chante des chansons d’amour et de désespoir, fait partager son optimisme sur sa vision du monde, prend le duala en langue de partage et d’expression et multiplie les va-et-vient entre Paris et Douala pour être sûre de garder ce qu’il y a de meilleur dans chacun des deux univers. Elle estime avoir encore des preuves à apporter à l’édification de sa personne et ne se craint pas d’être critiquée, outragée, sous-estimée tant que, pour l’essentiel, elle reste en accord avec ce qu’elle a à faire pour elle-même et pour les autres, pour tous ceux qui ignorent que l’art en lui-même, est d’abord une forme d’insoumission, de subversion, de réinvention permanente.

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